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Publication aux Editions Alternatives en 1997. 

 Illustrations calligraphiques de  Claude Médiavilla.


                    La fille qui marchait...c                  

                                  

     Extraits...

 

   Je suis peintre et dessinatrice. J'oeuvre sur des supports inavouables : plaques de polypropylène ramassées dans les décharges, murs de béton en bordure des périphéries, couloirs du métro et pavillons des propriétaires tristes. Je ne peins que là où il ne faut pas, jamais sur des toiles de lin ou du papier grammé.  

(...)

   Je ne crois qu'en cela, cet inexplicable qui m'empêche de cesser d'aimer, qui me retient, de quoi, si ce n'est de mourir; cet insaisissable qui n'auréole personne, qui perdrait jusqu'à son nom s'il s'avisait de prendre place. Je ne crois qu'en cela que j'appelle le mystère, et je ne viens à ce mot qu'au bout de l'amour quand il rencontre la haine et poursuit son chemin quand-même.

   La nuit, je m'en vais par les rues et les coins de villes oubliés, portant à l'épaule un sac de toile chargé de crayons gras et de pots de peintures dont j'ai moi-même opéré le mélange. Je marche, je marche durant des heures, je cherche un mur, emplie d'un désir unique : peindre. Avec mes incessantes giboulées de sable dans la tête, je ne vois de bornes nulle part : ma double identité m'a dotée d'antennes qui m'assurent une multitude d'échanges. Je ne perçois jamais la moindre hostilité dans l'univers d'autrui, j'y voyage et il apporte un relief au mien. Je ne cherche pas ma courbe de vie et de chance en ma propre main, mais plutôt sur la ligne tracée dans l'air pur par l'enfant qui saute et gambade devant moi.

(...)

   Yasmine, Petite Grise, je peins. J'occupe l'espace entre le noyau des couleurs et l'onde qu'elles irrradient ; je n'ai de perspective que par-delà  les contours apparents et ma peinture est le saisissement de ce qui déborde ou n'existe pas encore. Je peins à cause de ce qui se tapit,  pour déterrer l'invisible et recomposer les tonalités de notre océan.

(...)

   Renaud s'est approché:

- Je n'ai pas l'habitude de déranger les papillons...

Je me suis retournée. Il a pris mon visage dans ses mains. Nous ne nous sommes jamais quittés.

Maintenant, je suis fixée au corps de Renaud et le sien l'est au mien comme une digue contre les tempêtes. Nous sommes une Petite Grise et un hors-la-loi qui savons nous empêcher les naufrages. Une bizarrerie ou une offense pour les chasseurs des temps modernes qui traquent au sein des métropoles et assurent que chacun doit se tenir seul et se prémunir de tout, même de l'autre.

En prenant ma place en Renaud, je lui tends la sienne ; nous sommes les deux contre-exils l'un de l'autre, je retranche ses effarements, il dépose mes naïvetés. Chacun déjoue la frontière de l'autre. Dans notre amour se dissipent nos fins et nos débuts respectifs, même nos peines à venir butent déjà sur nos étreintes. Explorateurs des mêmes interdits, promis aux mêmes voltiges, nous nous aimons en-deça et au-delà, officiants de nos incessantes retrouvailles.

(...)

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  • : Isabelle Bournat
  • Isabelle Bournat
  • : Un aperçu de mes pièces de théâtre et autres écrits pour aller plus loin, lire et découvrir et partager...
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Qui ? En Un Mot...

  • Isabelle Bournat, auteur.
  • Théâtre et poésie, l'insurrection et la célébration, le verbe fervent et le presque-silence. Pour se relier aux autres et partager le Tout et le Rien.
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Citation préférée

"Si vous n'engagez pas votre vie,

jamais la vie ne vous appartiendra" : Schiller