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15 mai 2016 7 15 /05 /mai /2016 13:58

Monologue de Beckett, La dernière bande est interprété par Jacques Weber au Théâtre de l’œuvre dans une mise en scène de Peter Stein. Spectacle saisissant, sommet de théâtre, en une heure se concentre toute la tragi-comédie humaine. Ce spectacle magistral sera le dernier de la programmation par son propriétaire actuel, Frédéric Franck. Les recettes étant trop souvent insuffisantes, il a dû en effet vendre ce théâtre magnifique à Vincent Bolloré. On imagine le tournant…Pour clore son aventure à la tête du Théâtre de l’Oeuvre, Frédéric Franck a ainsi repris la pièce avec laquelle il avait débuté son mandat en 2012, à ce moment-là interprétée par l’acteur Serge Merlin dans une mise en scène d’Alain Françon. Début et fin donc avec ce texte extraordinaire sur le temps, son vertige et sa cruauté ou sa cocasserie.

On y voit un vieil homme nommé Krapp désabusé et grimé en clown, qui, le jour de son anniversaire, réécoute une bande qu’il avait enregistrée lors d’un anniversaire lointain, à l’époque de sa jeunesse. Dans ce solo époustouflant, Jacques Weber est un colosse fragile, sidérant. Les épisodes de sa vie en fin de course prennent des couleurs de cruauté et d’amertume sanglées par des éclats de beauté intemporelle – ceux de l’amour. Bouleversant en ogre lucide et ahuri, le vieux Krapp qu’offre Jacques Weber est un double choc. Choc de l’absurdité qui nous piège dans le temps inexorable, choc de cette partition sublime pour terminer la programmation d’un lieu qui est un joyau théâtral de Paris. En quatre ans, Frédéric Franck a tenu haut l’exigence de textes forts et de réalisations de très grande qualité. En 1919 déjà, Lugné-Poe à sa tête l’avait marqué par une volonté de répertoire de qualité. Mais ce n’est vraiment pas simple à l’heure actuelle de remplir une salle de 350 places avec du Beckett ou du Edward Albee…

Il eût été beau que médias et journalistes de poids se mobilisent et entraînent avec insistance les spectateurs vers cette salle si particulière, et il est quasi sûr que tous y auraient été remués, touchés, emportés et conquis. Mais heureusement, la ferveur de Frédéric Franck a cette grâce qui consiste a garder son goût et sa passion intacte, sans regrets et en regardant l’avenir avec la même exigence de beauté et d’intelligence. Voici un extrait de son dernier édito dans le programme du théâtre : « Le théâtre privé n’est pas condamné par avance au désastre de la grossièreté et du racolage. Ni le théâtre privé ni le théâtre public n’induisent un contenu spécifique et invariant dont leurs acteurs deviendraient les prisonniers et qui les dispenseraient de toute pensée et de tout travail. L’un et l’autre ne sont à hauteur de théâtre que le reflet de l’économie mixte au sein de laquelle nous opérons. Le théâtre est fait par les hommes et les hommes ne peuvent jamais être réduits à de prétendus intérêts économiques dont ils ne seraient que les jouets comme si la solitude et l’effroi que chacun peut ressentir en découvrant l’obsolescence programmée du corps humain et l’inéluctabilité de la mort étaient suffisamment anecdotiques pour ne pas générer une pluralité de projets de vie. À la question « que faire du temps qui reste ? », la seule qui vaille, il existe bien d’autres réponses que « continuer à faire ce que tous les autres font déjà, en l’espèce du théâtre privé ou du théâtre public » soit l’éloge du conformisme. »

Bonne route et merci à ce délicat et grand directeur de théâtre. Vous avez jusqu’à fin juin pour voir La dernière bande, la dernière pièce de sa programmation. Prenez le temps d'y aller, le temps ne revient jamais et Beckett-Stein-Weber resterons à jamais dans le pan de votre mémoire théâtrale.

Théâtre de l'Oeuvre 55 rue de Clichy - Paris

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Published by Isabelle Bournat, auteur.
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  • Théâtre et poésie, l'insurrection et la célébration, le verbe fervent et le presque-silence. Pour se relier aux autres et partager le Tout et le Rien.
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"Si vous n'engagez pas votre vie,

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